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Corriger un ouvrage de jeu de rôle

Une introduction synthétique

Corriger un ouvrage de jeu de rôle

Introduction

Je vais essayer de vous livrer très synthétiquement et très humblement ma façon non pas de corriger un livre de jeu de rôle mais d'envisager la correction d'un livre de jeu de rôle. En effet, l'étape essentielle de la relecture, comprendre de la correction puisque les deux termes ont tendance à se confondre – le premier se consacre davantage au fond et le second à la forme –, est parfois mal comprise de qui ne participe pas au travail d'édition d'un ouvrage de jeu de rôle, je parle ici du joueur-client-lecteur, cet être protéiforme à la triple casquette dont vous êtes peut-être un digne représentant.

Employons-nous alors à redorer le blason de ce travail de l'ombre chronophage qui est bien capable à lui seul d'entraîner quelques retards dans la sortie de vos jeux préférés, puisque le système de précommande des financements participatifs qui s'est imposé crée inévitablement – et creuse parfois – un temps d'attente, durant lequel le joueur-client-lecteur (JCL, disons Jean-Claude pour simplifier) se morfond de frustration au fond de son antre. Rares sont les ouvrages à être fin prêts à l'impression, relus et maquettés, dès le début ou la fin d'une précommande participative*, d'autant que celle-ci peut en lancer la rédaction de nouveaux selon son succès, et il faut parfois attendre de longs mois ou années pour en voir le tranchant de la couverture.

*Si je fais bien la différence théorique entre financement et précommande participative, force est de constater que dans la pratique, celle-ci a eu tendance à s'effacer, à la fois dans les faits et du point de vue des participants.

Qu'est-ce concrètement qu'un travail de correction ?

Certains correcteurs mesurent l'ampleur du travail par le nombre de mots, d'autres préfèrent la précision du nombre de signes, je n'en ai jamais vu aucun réfléchir uniquement selon le nombre de pages, puisque le nombre de mots ou de signes varient de façon évidente d'une page à l'autre du fait de nombreux critères comme le format de la page, le choix de la police, la taille de la police, la mise en page, la présence d'illustrations ou de tableaux en tous genres, etc. Une page peut ne contenir aucun mot, donc ne nécessiter aucun travail de relecture ni de correction, quand d'autres seront dénuées de marges et couvertes de caractères. Donc dire qu'un bouquin de X pages se relie en tant de temps, tant de pages par jour, ne signifie pas grand-chose.

Ensuite, une relecture ou une correction n'est pas un travail à la chaîne qui s'effectue mécaniquement page après page, mais demande d'une part une concentration et une attention continues, heureusement entrecoupées de temps de pause, d'autre part la convocation de connaissances très précises sur la langue et sur la nature du texte que l'on relit, qu'il est souvent nécessaire de compléter par un travail de recherche et de vérification.

À cette fin, on utilise toutes sortes d'outils : des livres évidemment, mais aussi des logiciels (plus ou moins pratiques et performants) et un navigateur Internet. Oui, on développe des automatismes, mais mieux vaut s'en méfier, car ils peuvent mener à une mauvaise correction (rien n'est pire que de devoir corriger une correction !), un peu comme un calque en traduction, séduisant car facile, mais erroné.

Mettons qu'un relecteur sache qu'il relie en moyenne 10 000 signes, soit environ 3 pages de même format (A4, police 12), par heure. Si ce savoir lui vient certainement de sa pratique, ce nombre est en réalité très théorique, car le travail de correction rencontre de nombreux obstacles.

Par exemple, il arrive qu'on tombe sur une phrase qui nécessite d'être complètement reformulée, correction un peu plus complexe que simplement ajouter un s au pluriel d'un mot mal accordé. Trouver la bonne formulation, qui soit cohérente avec le reste du paragraphe et du texte, ne change pas le sens recherché par l'auteur et reste parfaitement lisible et compréhensible par le lecteur, demande en comparaison beaucoup de temps, parfois même d'échanger avec l'auteur lui-même, et peut créer d'autres complications encore. Il arrive même qu'une correction en entraîne toute une série dans le reste de l'ouvrage, et on se retrouve alors à avoir concrètement avancé d'une phrase au lieu de quinze pages en une après-midi de travail !

En effet, le travail de correction n'est pas un travail linéaire, il demande de faire sans cesse des allers-retours à l'intérieur du texte que l'on corrige, d'autant plus en ce qui concerne un ouvrage de jeu de rôle (voir ci-après), et entre les différents responsables (auteur, éditeur, maquettiste, correcteur).

La nature d'un ouvrage de jeu de rôle

Si nous prenons l'exemple d'un livre de base, nous pouvons nous accorder à reconnaître que son contenu diffère par bien des points de celui d'un livre ordinaire, à tout hasard un roman de poche. La complexité d'un ouvrage de jeu de rôle, même hors livre de base, n'est plus à démontrer. En effet, sa nature est mixte :

  • des éléments techniques ou ludiques côtoient, complètent et s'entremêlent avec des éléments purement narratifs ou descriptifs, et vice-versa ;
  • le texte lui-même est agrémenté de tableaux, de cartes, de schémas, d'aides de jeu, qu'il faut aussi relire ;
  • la correction de la maquette, souvent bien plus élaborée que dans d'autres branches d'édition, demande là encore une attention toute particulière ;
  • et le livre s'inscrit souvent au sein d'une gamme, c'est-à-dire que le relecteur-correcteur doit aussi vérifier la cohérence des corrections apportées avec chacun des autres ouvrages et produits de la gamme, ce qui oblige bien souvent à créer une sorte de bible contenant toute la nomenclature du jeu, un lexique propre à l'ouvrage que l'on corrige et à sa gamme qui sert de document de référence.

Commencez-vous à entr'apercevoir l'ampleur colossale de la tâche ?

La fameuse dernière relecture

Qu'il est tentant de faire une nouvelle passe de relecture, la dernière, toujours la dernière, encore la dernière, car on n'a jamais fini de relire, c'est un travail de fou, et il faut accepter qu'il faille l'accomplir plusieurs fois, en plusieurs étapes. Une dernière relecture demande autant de minutie que les précédentes, car s'il reste des erreurs, ce sont soit les plus discrètes soit les plus évidentes, celles qu'on ne voit pas parce qu'on a la tête dans le guidon ou par excès de confiance (à ce stade, on connaît le texte quasiment par cœur). Elle sera certes plus rapide, car il y aura nettement moins de corrections à apporter, mais pas plus facile ni moins éprouvante. L'ouvrage imprimé, on désespérera d'y lire une erreur ou d'y trouver une coquille, après tant d'efforts fournis pour l'éviter !

Passée cette emphase mélodramatique, revenons à la réalité : si l'erreur est humaine, passer à côté d'une erreur est aussi humain, tout comme la reconnaître ou la corriger fort heureusement. Un relecteur-correcteur n'a pas à se flageller. Ses conditions de travail ne sont pas toujours idéales – travailler derrière un écran pendant de longues heures, quel confort ! –, et de celles-ci Jean-Claude (vous l'aviez oublié ?) ne sait rien.

Il suffit parfois d'un problème personnel, d'un délai trop court, d'un document dans le mauvais format, d'une erreur informatique ou simplement qu'une correction ne soit pas ajoutée par l'auteur ou l'éditeur, qu'importe la raison, pour qu'une dernière erreur ou coquille, catastrophique ou insignifiante, se glisse dans l'ouvrage imprimé. Quand c'est le cas, on brandit la carte de nos politiques : « Responsable, mais pas coupable. » Culpabiliser ne corrigera pas l'erreur, la reprocher non plus.

Le saviez-vous ?

Dans le milieu du jeu de rôle, beaucoup de travailleurs vivent d'un autre travail, qui est leur activité principale. Le relecteur-correcteur n'échappe sans doute pas à cette règle, aussi peut-on imaginer que le temps de la relecture est pris sur son temps libre, hors vie professionnelle et vie privée, ce qui en laisse en fin de compte bien peu et allonge donc la durée de la relecture, surtout quand celle-ci porte sur une gamme entière.

Si ce ne devait pas être le cas, alors il aurait probablement d'autres textes à corriger pour d'autres clients, en parallèle, qui l'occuperaient.

Conclusion

Si j'ai sans doute oublié plusieurs points, j'avais promis d'être synthétique. J'espère que cet article vous aura au moins un peu renseigné(e) sur les conditions dans lesquelles se déroule le travail de correction d'un ouvrage de jeu de rôle et sur ce qu'il implique, de sorte que vous saurez montrer un peu d'indulgence la prochaine fois qu'un ouvrage peine à trouver rapidement le chemin de votre boîte aux lettres – à condition qu'il ne soit pas bourré de fautes, le bougre !

Les éditeurs du milieu du jeu de rôle sont à ma connaissance les seuls dans le domaine de l'édition à demander parfois à Jean-Claude, le client, de relire s'il le veut bien les ouvrages qu'ils éditent et qu'il a préachetés – ou financés –, souvent en lui fournissant une première version numérique de ceux-ci. Ils comptent sur les yeux de tous les Jean-Claude de bonne volonté pour traquer les dernières erreurs et coquilles. Est-ce le rôle de Jean-Claude ? En a-t-il seulement les compétences, puisque nous avons démontré que la seule bonne volonté ne suffisait pas ? Deux questions auxquelles nous ne répondrons pas ici. Synthétique, avons-nous écrit. Seulement il était important à mes yeux d'évoquer ce point.

Quant à l'IA, grand remplaceur ou simple outil de travail ? Mes recherches et mes expériences récentes la concernant ont démontré ses compétences à trouver des erreurs là où il n'y en a pas et à ignorer des erreurs là où pourtant il y en a. Un logiciel d'IA reconnaît très bien une coquille, également les erreurs d'orthographe, d'accord ou de conjugaison les plus évidentes, mais échoue encore à repérer les erreurs de grammaire, de syntaxe, de style, de typographie, de concordance des temps... autant dire quasiment toutes les erreurs. Du reste, je ne mentionne ici que les erreurs de langue, mais nous avons vu qu'un ouvrage de jeu de rôle était bien plus complexe à relire qu'un simple texte.

L'IA n'a pas accès au sens, seulement aux statistiques et aux probabilités des combinaisons de mots, son absence de conscience, donc d'intentions et d'idées, va de paire avec un manque total de compétences. À l'heure actuelle, elle est encore très loin de pouvoir remplacer un humain dans le domaine des langues et de la linguistique et en tant qu'outil, elle fera bien peu voire mal. Je m'en garde donc.

Rôlistement vôtre.

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Corriger un ouvrage de jeu de rôle
Atelier Rôlecture 3 mars 2025
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